jeudi 14 octobre 2010

Powerful mister B

"Et alors voilà, ce que je voulais dire c'est que ça me fait mal de te voir naviguer dans des virages aussi nuls que ce virage de Courverney, mais même si je devais aller chaque fois regarder un fleuve, chaque fois, pour bien m'en souvenir, je penserais toujours que c'est juste, et que tu fais bien d'y aller, même si rien que de le dire j'ai envie de t'exploser la tête, mais je veux que tu y ailles, et je suis heureuse que tu y ailles , tu es un fleuve fort , tu ne te perdras pas, peu importe si moi dans ces coins-là j'irais jamais même morte, c'est simplement parce qu'on est des fleuves différents , évidemment, je dois être un fleuve d'un autre modèle, d'ailleurs si j'y pense je crois bien qu'au lieu d'un fleuve, je veux dire, c'est bien possible que je sois un lac, je ne sais pas si tu comprends, peut-être que certains sont des fleuves et d'autres des lacs, moi je suis un lac, je ne sais pas, quelque chose qui ressemble à un lac, je me suis baignée dans un lac une fois, c'était très bizarre parce que tu vois que tu avances, je veux dire, c'est tellement plat que quand tu nages tu t'aperçois que tu avances, c'est une sensation bizarre, et puis il y avait des tas d'insectes et si tu descendais les pieds, près du bord, là où tu touchais le fond, si tu descendais tes pieds, ça faisait vraiment une impression dégoûtante, comme du sable gras, t'aurais pas imaginé ça vu d'en dessus, mais une sorte de sable gras, du pétrole, ce genre, assez répugnant vraiment, en tout cas moi je voulais seulement te dire deux choses, la première c'est que s'ils se hasardent à te faire du mal moi je vais là-bas et je les étends sur un câble à haute tension, je les accroche par les couilles, exactement par les couilles, et la seconde chose c'est que tu me manqueras, c'est-à-dire, ta force me manquera, peu importe si tu comprends pas, pour l'instant, peut-être qu'après tu comprendras, ta force me manquera, Gould, petit môme bizarre, ta force, bon dieu de putain de bordel à clous."

extract from "City", Alessandro Baricco.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

http://vimeo.com/11277984

Anonyme a dit…

” Regardez tout ça”, dit-il, sans regarder ce

paysage et le ciel qu’il venait d’embrasser

d’un large revers du bras.

Nous ne le regardâmes pas non plus.

“Le jour finit par se transformer en nuit

mais c’est une affaire de lumière et d’obscu-

rité, pas de temps qui passe, pas de temps mor-

tel. Rien à voir avec la terreur habituelle. Ici,

c’est différent, le temps est énorme, voilà ce

que je ressens ici, de manière palpable.Un

temps qui nous précède et nous survit.”

Je m’étais accoutumé à cette ampleur dans

le discours - de longue décennies passées

à refléchir sur des questions transcendantes

et à en parler. En l’occurence, c’est à Jessie

qu’il s’adressait, c’est à elle qu’il parlait depuis

le début, penché en avant sur son siège.

Ele déclara : ” la terreur habituelle. Quelle

terreur habituelle ?

- Pas ici, non, mais ce calcul minute par

minute, cette sensation que j’ai dans les villes.”

Tout est englué, dit-il, les heures et les mi-

nutes, les mots et les nombres partout, dit-il,

les gares, les trajets de bus, les compteurs des

taxis, les caméras de surveillance. La question

c’est le temps, un temps imbécile, un temps

inférieur, des gens qui regardent leurs montres

et leurs appareils divers, leurs pense-bêtes. Un

temps qui coule hors de nos vies. Les villes ont

été bâties pour mesurer le temps, pour sous-

traire le temps à la nature. Il se fait un inter-

minable compte à rebours, dit-il. Quand on

déblaie toutes les surfaces, quand on regarde

bien, ce qui reste, c’est la terreur. C’est la chose

que la littérature était censé guérrir. Le poéme

épique, l’histoire qu’on lit avant de dormir? “….

.

Don DeLillo

” point oméga “

chez Actes Sud