"Il y a eu ce De Gaulle en perdition, qui voulait traverser la rue. Le trottoir partait dans une légère déclivité. Pour lui, un Everest. J'ai proposé mon aide. Je n'ai pas saisi la réponse, faite d'une voix sourde et mâchonnante, mais j'ai pigé qu'il était d'accord. Je lui ai donné le bras. J'ai senti ses doigts m'infuser sa vieillesse. Tout de suite, le monde alentour est devenu coupant, béant, escarpé, j'ai vu la montagne où je voyais la plaine, j'ai connu le prix exact de la marche. Il m'a désigné son bon port, à trente mètres de là, au numéro cinq. Il y avait, dans l'énoncé de cette distance, toute une confiance d'adulte qui sait qu'il n'est pas loin et toute une appréhension d'enfant qui se demande s'il arrivera jamais. L'esprit avait beau fouetter, l'esprit qui voulait atteindre la maison, le fauteuil au plus vite, le corps sans cesse cabrait, partait en arrière. Il avait une parole, qu'avec de l'attention je pouvais saisir. Elle tentait, dans la débâcle, de sauver les bonnes manières.
- Je ne sais pas pourquoi je suis comme ça. Je n'ai rien qui justifie vraiment...sauf l'âge, bien sûr...
Moi, indélicat:
- Et c'est assez irrémédiable.
- Oh! Vous savez...ça dépend des jours.
Il avait voulu aller à Saint-Lazare. Il avait pris le bus. Tout cela était bien trop d'efforts et maintenant, la machine était cassée."
Emmanuel Guibert, Le Pavé de Paris
samedi 9 juillet 2011
Emmanuel G.
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2 commentaires:
mazette! les mots "c'est beau" quand on ils sont accordés.
Et oui ! La puissance littéraire !!
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